TENET : Critique Duelle

« Honey, I Shrunk the Gibbs »

En 2012, après la sortie de The Dark Knight Rises, dernier volet de sa trilogie sur le personnage de Batman, le nom du cinéaste Christopher Nolan est associé à une rumeur qui le place à la tête de la réalisation du prochain film de James Bond. Il n’en a été au final rien de cela. Mais cette année, Nolan a enfin l’occasion de montrer sa vision du thriller d’espionnage.


Attendu comme le nouveau Messie par tous les exploitants de salles de cinéma pour relancer la vente de tickets et motiver le public à se déplacer aux projections en pleine période de crise sanitaire, Tenet, le dernier blockbuster de Christopher Nolan, débarque dans les salles du monde entier en cette fin du mois d’août. Alors que la hype autour du film est à son paroxysme, les premiers retours sur Tenet sont pour le moins… partagés.

Le réalisateur britannique, bien connu du grand public avec ses nombreux succès (Inception, Interstellar), ne fait dorénavant plus l’unanimité. Il divise…
Un rendu à l’IMAX qui séduit, une trame sonore assaillante, un scénario trop complexe ou superflu… Les reproches sont assez notables au milieu des éloges coutumières faites au réalisateur.
Alors, qu’en est-t-il vraiment ? Est-ce que Tenet comble les attentes de la planète cinéphile ou blase carrément par sa démarche outrancière?



Déjà, Tenet est une merveilleuse piqure de rappel quant à l’importance de continuer à vivre l’expérience de la salle de cinéma. À l’heure où la majorité des productions cinématographiques se rabattent sur les plateformes de VOD en guise de distribution, il est de plus en plus rare de voir un film s’emparer du potentiel des paramètres d’immersion qu’offre le grand écran et qui affirme ainsi que l’aventure cinématographique ne se vit pleinement que des les salles de projection. Tenet a de la GUEULE ! Les plans sont d’une fluidité phénoménale et d’une précision millimétrée, même durant les scènes d’actions les plus virevoltantes. Nolan s’amuse comme un fou en s’attaquant à un nouveau genre cinématographique. Il boost son inspiration en posant sa caméra dans des endroits encore jamais exploités par les tournages (par exemple un champ d’éoliennes en pleine mer). On connaissait son perfectionnisme dans sa mise en scène. Nul doute qu’il frappe encore très fort avec son dernier film. Et pour cause, le cinéaste sait s’entourer des meilleurs techniciens de l’image et du son. Il renoue sa collaboration avec le chef opérateur Hoyte Van Hoytema (qui avait déjà dirigé la photographie sur ses deux précédents films: Interstellar et Dunkirk).
Par ailleurs, Nolan fait également une infidélité à Hans Zimmer, son compositeur attitré, pour s’attacher les services de Ludwig Göransson. Jamais une bande originale ne nous a semblé aussi initiée à l’adrénaline avec ses partitions vibratoires qui fusionne adéquatement avec l’amplification enivrante de la trame sonore, à en faire pâlir Michael Mann.

Mais au fait de quoi ça parle Tenet ?
Résumer le film n’est pas une mince affaire tellement l’histoire est riche en thématiques et en sous-intrigues… Foncièrement le film aborde la mission d’un agent intégrant une division fantôme de la CIA afin de traquer un trafic d’armes mondial… jusqu’ici ça va, tout le monde suit. Ajoutez à cela une histoire de faussaire et de mariage abusif… pourquoi pas. Ah oui, puis il est question d’inversion temporelle… Okay, Pause !
Oui Tenet est dense narrativement, tel un puzzle énigmatique et haletant qui multiplie les enjeux et les dilemmes moraux. Nolan s’empare des plus grandes craintes sociopolitiques du monde moderne pour bâtir son récit. Toute l’intrigue gravite autour de la lutte contre le terrorisme, la course à l’armement et la paranoïa d’une troisième guerre mondiale. La scène de fusillade en ouverture au milieu d’un opéra fait amèrement écho à certains évènements funestes survenus ces dernières années. C’est ce qui confère au film son cachet réaliste au travers de son récit d’anticipation en proie à la linéarité spatio-temporelle bouleversée.

Nolan reste sur sa lancée de cinéaste science freak en continuant de garnir ses récits des dernières avancées et théories physiciennes, comme il l’avait fait pour l’élaboration du scénario d’Interstellar, en 2014 ou même déjà bien avant, pour celui de The Prestige, en 2006. Pour Tenet, ce sont les dernières réflexions sur les variables thermodynamiques et leurs répercussions sur la courbe du temps qui sont au coeur des conflits et alimentent l’action.
Manipuler le temps, Nolan est un érudit en la matière. Avec Memento (2000) il présentait une enquête à la chronologie inversée. Il avait ensuite récidivé avec Inception (2010) avec lequel il exploitait la corrélation entre les diverses dimensions du rêve et leur relativité variable (une action qui se déroulait sur plusieurs heures au coeur du subconscient ne prenait que quelques secondes dans la réalité). En 2014, Interstellar explorait les confins de l’univers et les lois de la spatiotemporalité. Même lorsque le réalisateur s’attaquait au film de guerre en 2017 avec Dunkirk, il abordait la question de la temporalité en racontant trois évènements surgissant à la même période, mais avec des time lapses propres à chacun d’entre eux…


Tenet, quant à lui, nous introduit au phénomène de l’entropie qui synthétise globalement l’ensemble des procédés qui permettent à chaque corps de traverser l’espace-temps du passé vers l’avenir. L’objet de toutes les convoitises dans le film, le prétexte à un prochain conflit planétaire est donc un algorithme capable d’insérer le chaos dans l’ensemble de ces procédés. Ce qui permet alors de créer une inversion de la temporalité et donc de la relation cause à effet (grosso modo), donnant à chaque corps la possibilité de « remonter » le temps. Grâce à cet élément, Nolan peut se permettre d’esquisser une nouvelle étape dans sa méthode de storytelling, brouillant les pistes et multipliant les niveaux de lecture au cours de cette palpitante course contre la montre (inversée). En perturbant les repères temporels de ses personnages (et des spectateurs par la même occasion) Nolan soumet tout le monde à une remise en question devant les images projetées… Quelle meilleure façon de faire germer en l’esprit de chacun une réflexion profonde sur la relativité du temps, en dressant le postulat évocateur « Où est le début/la fin? Qu’est-ce que le passé/le futur dans l’espace-temps? »
Encore une fois, Christopher Nolan s’impose en maître du blockbuster cérébral et instructif en repoussant lui-même le niveau qu’il avait atteint auparavant avec ses précédentes productions. Le tout est magistralement servi par une technique de l’image et des chorégraphies incroyablement troublantes pour donner l’aspect palpable à cette confrontation des temporalités, ainsi que par son tandem d’acteur qui fonctionne à merveille: Robert Pattinson et John David Washington (encore trop rare depuis BlacKkKlansman)


Arrgh, Tenet est vraiment une prise de tête… La faute à un high concept, bien qu’inédit, encore trop nébuleux. Tiraillé entre l’envie de partager sa science sur la question et en même temps de simplifier le sujet pour le rendre plus accessible, Le scénario se perd dans des envolées quantiques qui se finissent par ne pas être si concises qu’espérées… Les érudits comme les novices n’y trouveront pas leur dose d’information. En résulte 2 heures trente de dialogues super pompeux qui sème le trouble dans la compréhension des péripéties. Obsédé par l’idée de rendre une dissertation propre, Nolan alourdit son récit avec des propos trop savants. La frustration est d’autant plus grande que beaucoup de protagonistes sont réduits à être des personnages-fonctions qui récitent leur thèse de physique en pleine élaboration du suspense du film. C’est le traitement réservé au personnage joué par Clémence Poésy. Une seule scène à l’écran, pour seulement tenter de résumer ce qu’est l’entropie… (quel gâchis de son talent). En cherchant à être trop élaboré, le film se tire une balle dans le pied. Assumer son niveau de connaissance sur 150 minutes se révèle être un frein pour la narration, ce qui contraint Nolan à se donner dans des gimmicks de mise en scène redondants (Une scène d’action, une scène d’explication entre Washington et Pattinson en train de marcher aux quatre coins du monde, une scène d’action, une scène de marche entre Wash et Patt…)

Bref, la teneur du film devient rapidement crispante. « Ne cherchez pas à comprendre », nous dit le personnage de Poésy. Bonne idée, en effet… Attends, quoi ? Est-ce que le film vient vraiment de nous dire de faire abstraction de sa matière ? Il semblerait que Nolan ait bien eu recourt à cette facilité, en dépit de son ouvrage de recherche quand même assez conséquent. Le problème c’est que cet effort d’écriture manque cruellement à d’autres aspects du long-métrage. La preuve en est avec le rôle de l’antagoniste, interprété par Kenneth Branagh. L’acteur anglais peine énormément à donner de la consistance à son personnage bâclé. Il s’efforce à surjouer dans un accent russe à couper au couteau (il ne s’est pas amélioré depuis Jack Ryan : Shadow Recruit, sorti en 2014)

Alors oui, rien n’est à redire sur la forme… Mais le fond exaspère par sa rigueur scientifique qui tente même de se reconnaitre vaine par moment. Il aurait d’ailleurs été plus pertinent d’aller au bout ce parti pris et de mettre en lumière la proportion réductrice que les théorèmes et les équations mathématiques posent sur les phénomènes quantiques. Ce que d’ailleurs Poesy avançait: « Ne cherchez pas à comprendre… essayez plutôt de le ressentir. »

Encore plus frustrant, Nolan s’était époumoné en conférence de presse avant la sortie du film à dire que Tenet ne traitait pas de voyage temporel… Ben voyons, tout les rebondissements et le climax du film reposent sur ce principe. Le réalisateur nous laisse juste avec une amère impression d’avoir assisté à un film bien trop présomptueux dans sa démarche pour être sincère. Nolan semble simplement reproduire ce qu’avait accompli Tony Scott, 14 ans auparavant: Une épopée temporelle accrochant et efficace, avec le film Deja Vu, dans lequel Denzel Washington (père de John David) tenait la vedette.

Victor Colt. 28 septembre 2020. Montréal.

USA, Royaume-Unis. Septembre 2020
Tenet
Réalisé par Christopher Nolan
150 minutes
Action, Sci-fi
ft. John David Washington, Robert Pattinson, Elizabeth Debicki

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