Thoroughbreds : entre le cynisme et le dérangeant.

Lundi soir. Y’a-t-il un meilleur moment pour se détendre devant un bon petit film? La semaine commence, on sait que les journées vont s’enchaîner et que la fin de semaine est loin… Décrocher devant un bon film devient une option alléchante pour n’importe quel cinéphile.

C’est dans cet état d’esprit que j’ai glissé dans un lecteur blu-ray ma copie de Thoroughbreds de Cory Finley. J’en savais peu sur ce film. Je savais qu’il s’agissait d’une comédie noire réalisée fin 2010 (2017), mettant en vedette Anya Taylor-Joy (Split) et Olivia Cooke (Ready Player One). J’apprendrai plus tard qu’il s’agit également du dernier film d’Anton Yelchin (Star Trek : Into Darkness). Malgré cela, je m’attendais à un bon film, du peu que j’en avais entendu sur internet et je n’ai pas été déçu.

Le film place les bases très rapidement : les personnages d’Anya Taylor-Joy (Lily) et d’Olivia Cooke (Amanda) sont des opposées à l’extrême l’une de l’autre. Lily est une bonne petite fille studieuse, polie et humble, mais également une mythomane compulsive incapable de laisser aller ses nombreux sentiments. Amanda, quant à elle, ne ressent aucune émotion, ni de la joie, ni de la tristesse. Elle laisse la logique et le pragmatisme prendre les décisions, faisant d’elle un personnage antipathique, mais complètement honnête. Le réalisateur place donc un conflit éternel au centre du récit, soit celui de notre émotivité face à notre raison, deux choses intrinsèques à l’être humain. Cependant, si au départ le sujet est abordé en légèreté, notamment en se concentrant sur les émotions de Lily qui suit les conseils d’Amanda, le film plonge rapidement dans un terrain beaucoup plus sombre lorsque Lily demande l’aide d’Olivia pour tuer son beau-père. (Attention, la suite du texte est remplie de Spoilers).

À partir de ce moment, on ne parle plus de comédie noire, mais de comédie noire café, sans lait ni sucre. On place la mort au centre des conversations des filles et le cinéaste nous pose une question philosophique très intéressante : est-ce pire de tuer par pur raisonnement logique comme Amanda, ou de le faire pour son gain personnel, en laissant nos émotions nous motiver comme Lily? De là est né mon immense malaise face à ce film : contrairement à ce qu’on pourrait penser, le film nous donne une réponse, mais elle n’est pas celle à laquelle nous sommes habitués.

Revenons à la base. La discussion sur la mort commence lorsqu’Amanda demande à Lily si elle aimerait tuer son beau-père qu’elle déteste. Lily s’oppose vivement à la proposition, déclarant que tuer quelqu’un n’est pas si facile. Amanda lui répond froidement que pour elle, la vie humaine n’a pas réellement d’importance, comparant quelqu’un de maléfique à une pièce mécanique défectueuse. Lily n’est pas à l’aise avec cette façon de voir les choses et force Amanda à quitter. Lorsque les deux filles se revoient, c’est cependant Lily qui ramène le sujet sur la table. Cette fois, celle-ci s’est décidée : son beau-père doit mourir et Amanda est celle qui doit passer à l’acte. Cette dernière prend toutefois cette proposition comme une insulte, mais accepte d’aider Lily à trouver un moyen d’éliminer son beau-père. Elles proposent, puis forcent Tim, un dealer local d’être l’assassin lorsque les deux filles auront un bon alibi. Tim devient le juste milieu entre Amanda et Lily : il va tuer un homme de sang froid, mais a une motivation externe (la peur de retourner en prison et de l’argent en garantie). Seulement, Tim échoue et se sauve avant de faire quoi que ce soit, renvoyant les filles à la situation initiale.

Lily prend alors la décision finale et décisive de passer à l’acte lorsqu’Amanda sera chez elle. Elle compte droguer le verre d’Amanda, puis assassiner son beau-père et de faire porter le blâme à son amie. Seulement, Lily regrette son idée en parlant avec Amanda et lui révèle le tout. Celle-ci termine son verre d’un coup, obligeant Lily à passer à l’action. Le plan fonctionne parfaitement : Lily continue sa vie sans devoir endurer son beau-père et Amanda est en prison, où elle se porte bien. On a donc la prémisse d’une fin « heureuse » pour ce genre de film : les deux amies se sont entraidées de manière tordue, mais tout de même efficace et semblent heureuses.

Seulement, c’est précisément dans cette scène finale que le réalisateur plante le clou final sur sa vision de la question soulevée plus tôt : qui est la plus humaine des deux filles? La scène finale place une rencontre fortuite entre Tim, travaillant maintenant comme valet dans un hôtel où Lily vient rencontrer un ancien ami de son beau-père pour appliquer dans un collège. Lily apparaît beaucoup plus confiante que précédemment et ment sur ses émotions quant à la mort de son beau-père avant de dire qu’elle a reçu une lettre d’Amanda. Dans celle-ci, on entend Amanda raconter son séjour en prison qu’elle apprécie. La lettre se conclue avec Amanda qui raconte un rêve récurrent sur un plan d’elle qui sourit (premier sourire qui semble non forcé de sa part depuis le début du film) devant une photo d’elle et Lily à cheval alors qu’elles étaient enfants. Tim demande à Lily ce que disait la lettre, ce à quoi Lily rétorque froidement qu’elle l’a jetée.

C’est précisément cette dernière phrase qui vient placer ce film à l’écart des autres dans le même genre. Plutôt que de prendre une position très claire, il parvient à se situer entre la raison et l’émotivité, entre le cynisme et le dérangeant. Au final, doit-on voir la mort du beau-père de Lily et donc le dénouement du récit du point de vue d’Olivia, en se disant que la mort de celui-ci est sans importance puisqu’il était méchant, voire un abuseur psychologique envers sa femme et Lily? Ou au contraire doit-on être dérangés par le raisonnement de Lily, qui décide de tuer son beau-père par haine, planifie le tout et jette la personne qui prend le blâme puisqu’elle n’a plus d’utilité pour elle? Est-ce mieux d’être complètement honnête et pragmatique, ou d’être malhonnête tout en portant un masque afin de bien paraître aux yeux des autres et se donner une limite à ce qu’on peut dire et faire? Le réalisateur semble donner une réponse dans le choix des cadres et du jeu d’Anya Taylor-Joy, ainsi que dans certaines scènes (particulièrement celle de la piscine et la scène où Amanda apprend à Lily à pleurer sur commande), mais je vous laisse le plaisir de visionner le film et de vous faire une idée sur le sujet.

Bref, Thoroughbreds est à mon avis un tour de force sur le genre qui vient nous choquer en ne montrant jamais une seule image violente de tout le film. Il fait partie des excellents films que j’ai vu cet année et je le conseille à quiconque aime ce type de cinéma, lent, mais absolument captivant.

Note : 4.5 sur 5.

Samuël Larivière, 18 août 2020, Montréal.

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