La Scène Parfaite

Il y a des scènes dans le monde du cinéma qui marquent l’imaginaire des spectateurs. On peut penser à la scène du miroir de Taxi Driver de Martin Scorsese, celle de la douche de Psycho d’Alfred Hitchcock, ou encore un peu plus récemment la scène où Néo évite les balles de l’agent Smith dans The Matrix des sœurs Wachowski. Ces scènes sont ancrées dans le subconscient du public, et on ne compte plus le nombre d’hommage fait à ces scènes dans la culture populaire. Cependant, ce n’est pas parce qu’une scène est iconique que celle-ci va séduire chaque spectateur. La beauté étant très subjective chez l’être humain, la plus grande scène du cinéma avec un grand C va forcément changer d’une personne à une autre. Certains vous parleront de la rencontre entre Clarice Sterling et Hannibal Lecter de Silence of the Lambs comme d’une scène parfaite au niveau de la tension entre deux personnages, alors que d’autres citeront la scène du rêve dans American Beauty avec la beauté des visuels et le fort sous-texte qui en émane. C’est sans oublier les scènes où les dialogues s’occupent d’imprimer des moments clés dans nos têtes. Ezekiel 25 : 17 cité par Samuel L. Jackson dans Pulp Fiction a marqué bien des mémoires, sans oublier l’énumération des différents repas à base de crevettes par Bubba dans Forrest Gump. Nous avons donc nos petites scènes parfaites que nous aimons et qui ont su nous marquer plus que les autres et comme tout le monde, j’ai également la mienne. Il s’agit de cette scène, tirée du film A Girl Walks Home Alone at Night de Ana Lily Amirpour, film méconnu, mais ô combien fascinant à mon humble avis. J’ai donc décidé de vous parler plus en détail de cette scène et de pourquoi je la trouve absolument brillante.

Avant d’entrer dans l’analyse de cette scène, un brin de mise en contexte est de mise, puisqu’il y a déjà une bonne partie du récit d’entamée au moment où elle survient. Lui, c’est Arash, un jeune homme qui vit seul avec son père héroïnomane suite au décès de sa mère. Arash gagne décemment sa vie, mais le problème d’addiction de son père fera que Saeed, l’homme vendant l’héroïne au père d’Arash, lui volera sa voiture en guise de paiement. Déterminé à reprendre sa voiture, il se rend au domicile de Saeed la nuit même et le trouve mort dans une flaque de sang. Arash reprend les clés de sa voiture et vole une valise remplie d’argent et de drogues avant de s’enfuir. Arash quitte son travail et commence à vendre les drogues de Saeed pour se faire de l’argent. Lors d’une fête, la fille d’une famille riche pour qui il travaillait lui fait prendre de l’ecstasy. Arash finit par se balader seul dans la nuit, et rencontre la jeune femme de l’extrait. Elle, n’a pas de nom, étant seulement créditée comme « la fille » au générique. Elle est une vampire, et c’est elle qui est responsable de la mort de Saeed. À ce moment du film, on en sait peu d’elle, mais on croit comprendre que son modus operandi est de s’attaquer aux hommes seuls manquant de respect aux femmes (Saeed ayant abusé d’une prostituée juste avant d’être traqué par Elle). Elle tombe donc sur un Arash complètement drogué, en plein milieu de la nuit. Les deux ne se connaissent pas et ne savent pas que leurs existences sont déjà liées par cet événement entourant la mort de Saeed. Arash l’approche et se montre sympathique, et Elle finit par le ramener à son appartement, menant à cette magnifique scène.

Quelques détails essentiels à noter qui seront au centre de la scène, à commencer par la musique. Tout le long de la scène, c’est la pièce Death du groupe britannique White Lies (excellent groupe, par ailleurs) qui rythme les actions des personnages et ajoute à l’ambiance tranquille, mais inquiétante de la scène. La décoration de la chambre de la jeune femme est également intéressante et ajoute à toute l’esthétique de cette scène : boule disco, des affiches mélangeant art et personnalités publiques, un tourne-disque ainsi qu’un miroir (dans lequel on ne la voit pas, bien évidemment, puisqu’elle est une vampire). La scène débute donc avec elle debout à droite de l’écran devant son miroir et son tourne-disque. On comprend par son aise et son habillement qu’on se trouve chez elle, alors qu’Arash est étendu sur le lit dans son costume de Dracula. Elle place un vinyle dans son tourne-disque, et la chanson de White Lies se met à remplir la pièce. Pendant près de 40 secondes, Arash va rester étendu sur le lit, bougeant peu, alors qu’elle va rester debout, de dos à Arash, presque immobile. La première chose intéressante à observer est que les deux protagonistes sont extrêmement vulnérable, tout en ayant un petit atout caché. Elle se montre vulnérable puisqu’elle a emmenée un étranger dans sa chambre, où elle fait jouer sa musique, en plus d’être de dos. Elle se révèle donc à cet homme qu’elle connait à peine, mais garde un oeil sur lui grâce au miroir situé devant elle. Arash, lui, se retrouve vulnérable puisqu’il est sous l’effet de l’ecstasy, mais par le fait qu’il est celui qui initie les actions dans la scène, il se montre en contrôle à sa façon. Il s’opère donc une dynamique très intéressante avec les personnages, puisque chacun d’entre eux est vulnérable tout en se montrant en contrôle.

On remarquera également qu’à ce moment, les deux personnages se trouvent dans la moitié droite de l’écran. Cependant, leur tête se retrouve dans des cadrans séparés (comme se sera le cas presque tout le long de la scène). On observe donc une proximité entre les personnages, mais une certaine distance entre les deux. Cela s’explique par le fait que malgré le fait qu’ils essaient de se rapprocher, les deux protagonistes appartiennent à deux mondes très différents, lui étant un humain et elle une vampire. Arash se relève lentement du lit alors que les paroles de la chanson viennent s’immiscer dans la scène.
I love the feeling when we lift off
Watching the world so small below
I love the dreaming when I think of
The safety of the clouds out my window

Aussitôt la dernière ligne prononcée, Arash, qui est maintenant debout, fait tourner la boule disco, projetant des éclats de lumières à travers la pièce. La lumière atteint le front d’Arash, mais ne vient pas toucher la vampire devant son miroir. C’est une façon très subtile d’indiquer que si Arash est encore dans la lumière malgré ses quelques méfaits, elle est beaucoup trop loin dans l’obscurité après tout les meurtres qu’elle a pu commettre.
I wonder what keeps us so high up
Could there be love beneath these wings?
If we suddenly fall should I scream out
Or keep very quiet and cling to
My mouth as I’m crying
So frightened of dying
Relax yes I’m trying
But fear’s got a hold on me

Après la première ligne de la deuxième partie du couplet, le plan change pour un plan épaule où elle se retrouve coincée complètement à droite de l’écran. Alors que le couplet se termine, Arash entre dans l’écran par la gauche sur la dernière ligne. C’est à ce moment que le choix de la chanson prend tout son sens : la jeune femme se questionne quant à ses sentiments vis-à-vis Arash, qu’elle vient de rencontrer, puisque malgré son état second, il se montre avenant, sympathique et poli avec elle (contrairement à la majorité des personnages masculins du film qui se comportent comme de grands machos misogynes). Plus tôt dans le film, elle s’était montrée faussement vulnérable dans le but de séduire un homme qu’elle allait assassiner. Cette fois, elle fait preuve d’une réelle vulnérabilité devant un homme qu’elle pourrait aimer (d’où les mots Could there be love beneath these wings?). Cependant, quelque chose la retient de s’aventurer en ces eaux, et cette chose est la peur qu’Arash comprenne ce qu’elle est vraiment. Elle demeure donc immobile, les yeux vers le bas, alors qu’Arash s’approche lentement d’elle, habillé de son costume de Dracula. Il y a donc une tension qui est créée, puisque c’est la vampire qui a son cou complètement à découvert devant l’homme qui n’est pas conscient de la menace qu’elle représente. Arash se retrouve à quelques centimètres d’elle, mais ne la touche pas. Le désir et la tension est palpable, mais Arash résiste à la tentation et fait preuve de retenue, pour ne pas effrayer la jeune femme. Pour elle, il s’agissait peut-être d’une sorte de test qu’elle faisait passer au jeune homme : en se montrant complètement vulnérable, elle l’attirait et l’invitait à poser un geste répréhensible. Arash passe cependant le test avec succès en respectant les limites corporelles de la jeune femme.
I love the quiet of the night-time
When the sun is drowned in the deathly sea

I can feel my heart beating as I speed from
The sense of time catching up with me
The sky’s set out like a pathway
But who decides which route we take
As people drift into a dreamworld
I close my eyes as my hands shake

Pendant le deuxième couplet, Elle se retourne pour faire face à Arash qui la regarde d’un air neutre. Encore une fois, les paroles prennent énormément de sens quant à la condition de la jeune femme, et lors d’une analyse, on comprends que la chanson a été placée pour être interprétée du point de vue de celle-ci. Étant une vampire, elle aime bien entendu la quiétude de la nuit, mais s’échappe de la logique du temps, puisque les vampires sont des êtres immortels. Alors que le reste du monde s’endort la nuit, elle peut seulement fermer ses yeux, ne trouvant jamais le sommeil. Elle fait maintenant face à Arash, et pour la première fois, ils partagent l’un des cadrans, le visage d’Arash se trouvant dans le même cadran que la moitié du visage de la jeune femme. La lumière continue à tournoyer en arrière-plan, mais n’atteint toujours pas son visage.
And when I see a new day
Who’s driving this anyway
I picture my own grave
Cause fear’s got a hold on me

Elle regarde Arash directement dans les yeux, les lèvres des deux protagonistes sont légèrement entrouvertes, laissant croire qu’il y a une grande possibilité de les voir s’embrasser. Cependant, le spectateur ne perd pas de vue le fait qu’elle est une vampire, et sait que sa bouche entrouverte peut également signifier qu’elle s’apprête à attaquer Arash. Les paroles de la chanson font état d’une tombe appartenant à la personne interprétant la chanson. On peut donc en déduire qu’elle voit Arash comme étant une cause possible de sa mort métaphorique. Sachant qu’elle hésitera tout au long du récit à se dévoiler et même à se rapprocher d’Arash, on comprend que d’être avec lui serait d’accepter la mort de sa nature de vampire afin de vivre avec cet homme. Elle prend alors doucement la tête d’Arash et la lève vers le haut, dévoilant son cou. Il s’agit du premier contact physique entre les deux personnages. Arash se laisse faire, alors qu’elle s’approche dangereusement du cou du jeune homme, la lumière révélant son « vrai visage ». En arrivant près du cou, elle retourne cependant dans l’obscurité, refusant de se révéler et place sa tête sur le torse d’Arash. On entend alors le battement de son coeur par-dessus la musique, un battement régulier et calme. Arash ne la craint pas, puisque pour lui, elle est une jeune femme comme les autres, pour laquelle il éprouve une attirance certaine.

Floating neither up or down
I wonder when I’ll hit the ground
Will the earth beneath my body shake
And cast your sleeping hearts awake
Could it tremble stars from moonlit skies
Could it drag a tear from your cold eyes
I live on the right side, I sleep on the left
That’s why everything’s got to be love or death

Arash finit par baisser sa tête, tout en restant dans la lumière, et dépose son menton sur la tête de la jeune femme, le battement de son coeur demeurant identique. Arash accepte l’étreinte de la jeune femme, et semble en paix avec cette nouvelle relation. De son côté, on comprend avec la dernière ligne de la chanson qu’elle a fait son choix, puisque pour elle il n’y a que la mort ou l’amour. Elle a donc choisie de s’abandonner à cet amour naissant avec Arash, gardant son secret en elle tout en se mettant en sécurité contre le corps du jeune homme. On remarque cependant que malgré ce choix des deux protagonistes à ce moment du film, le cadre les séparent toujours, la tête d’Arash étant dans le cadran du haut à droite, alors que celle de la vampire est dans celui du bas. Ils sont donc plus proches qu’au début, tout en étant dans deux mondes différents, Arash le monde du haut et de la vie, Elle, celui du bas, et donc de la mort.

Cette scène est pour moi parfaite en tout point : par le choix du cadre, le jeu des acteurs, la lumière, le choix de la musique ainsi que les décors, la réalisatrice Ana Lily Amirpour a su créée une scène où énormément d’idées sont transmises, sans même qu’il n’y ai une seule ligne de dialogue (ce qui est également très audacieux). La tension, l’émotion et le tempo de cette scène la rend pour moi absolument magique. Et vous, quel est votre scène parfaite?

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